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Balades au bord

En juin 2021, je suis intervenu à trois reprises à la Maison médicale Jean XXIII (Lomme), qui réunit un pôle Soins palliatifs et un pôle Soins de suite. Mon intervention en tant qu’auteur visait à proposer des temps de lecture individuels aux patients, en leur proposant de choisir parmi huit récits poétiques réunis dans un recueil intitulé « Balades au vert, au vent, dans l’eau et dans l’instant ».

Balades au vert au vent dans l'eau et dans l'instant, Julien Bucci

Chaque poème relate une expérience de marche ou de traversée dans un environnement naturel (en forêt, en montagne, en bord de mer…). Les lectures s‘accompagnent de paysages sonores que je diffuse sur une enceinte. Avec le bruit des feuilles et des oiseaux pour une marche en forêt, le chant des rapaces et du vent pour une ascension en montagne… J’ai rassemblé dans ce journal le récit de plusieurs rencontres marquantes que j’ai pu vivre au cours de ces balades au « bord ».

Je remercie chaleureusement Marie Andreassian de m’avoir sollicité pour ces interventions qui m’ont donné l’opportunité de travailler avec Céline Monnet, art-thérapeute qui m’a accompagné tout le long du projet, dont j’ai pu apprécier la douceur, le calme et la qualité d’écoute exceptionnelle qu’elle offre à chaque patient.e.


Madame A est assise sur un fauteuil à côté de son lit. Elle a de longs cheveux blancs. Son visage exprime de la fatigue et une grande lassitude. Son regard est à la fois doux et triste. Elle parle en peu de mots, à voix basse. Elle choisit d’écouter Dormir au pied d’un arbre. Pendant toute la lecture, elle me regarde avec intensité. Elle est très attentive, comme aspirée par le poème. Une aspiration que je ressens dans son regard, qui ne quitte pas le mien. Je termine ma lecture. Maintenant elle parle. Doucement.

« C’est très très beau. J’aime ce que vous avez lu. Je suis très heureuse d’avoir entendu ce poème. J’aime beaucoup être à côté d’un arbre »

Madame A me parle de son amour des arbres, de sa proximité avec la nature. Une infirmière m’informera, un autre jour, que Madame A lui a reparlé de la lecture le lendemain. Les radicelles du poème se sont ancrées en elle. Les mots ont continué à pousser. Doucement.


Madame B est couchée dans son lit. Elle engage la conversation de façon très directive et agitée. Je lui propose d’écouter un poème et d’en choisir un. Elle en demande d’emblée deux. Je lui confirme que je lui lirai un seul poème car je dois aller à la rencontre d’autres patients. Elle choisit Écouter la pluie dans son lit. Je l’invite à s’installer confortablement et à relâcher son cou pour poser sa tête sur l’oreiller. Elle s’exécute avec une docilité qui me surprend. Elle se relâche.

À la fin de la lecture, elle reste un long moment les yeux fermés, sans parler. Elle souhaite applaudir mais son bras droit, qui semble douloureux, l’en empêche. Elle tape alors plusieurs fois sur le rebord de son lit, avec le dos de sa main gauche.

« Bravo ! C’est beau le bruit de la pluie »

Madame B est plus calme. À présent, elle cherche moins à m’impressionner. Elle s’exprime depuis l’écoute du poème, depuis ce temps commun que nous venons de traverser. Elle me parle de la pluie. Le début d’un poème de Verlaine lui revient en mémoire :

« Il pleut dans mon cœur
Comme il pleut… comme il pleut… »

Elle cherche ses mots. Les mots de Verlaine qui sont devenus siens. Des mots qu’elle a incorporés et qui ont disparu. Je cherche la suite du poème sur mon téléphone. Je lui lis le poème en entier. Elle m’accompagne par moments, quand des vers lui reviennent. En écoutant le poème, elle fait un geste latéral de la main, de la gauche vers la droite et retour, comme si elle suivait les lignes du poème en lisant. Je lui fait remarquer qu’il est étonnant que ce poème que je viens de lui lire convoque en elle le souvenir d’un autre poème sur la pluie.

Madame B est volubile, traversée par un intense désir de parler. Un second poème lui revient en mémoire. Le début d’un poème de Victor Hugo, extrait de Pauca meæ, écrit à la mort de sa fille :

« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne
Je partirai… Je partirai… »

À nouveau, les mots se sont évaporés. Mais l’amorce est présente. Nous échangeons sur la littérature. Elle me demande si j’ai été publié. Elle m’indique qu’elle a fait une licence de lettres modernes, qu’elle a beaucoup lu. Je lui demande si elle lit autant aujourd’hui. Elle me répond qu’elle ne peut plus à cause de ses problèmes de vue. Je lui suggère d’écouter des livres audio. Avant de partir, je lui fais remarquer que, comme elle le souhaitait, elle a pu entendre deux poèmes.

Elle sourit.


Balades au vert au vent dans l'eau et dans l'instant, Julien Bucci

Monsieur C est assis dans son lit, les genoux repliés sur le ventre, en position fœtale. Ses poignets sont cassés, les mains crispées, comme s’il enserrait de toutes ses forces un objet contre lui. Tout le corps est tendu, contracté à l’extrême.

Monsieur C s’exprime difficilement. La parole est accidentée mais le timbre de la voix est puissant. Monsieur C parle en peu de mots qui éclatent dans la pièce. Sa voix libère un « oui ! » ou un « non ! » qui semble jaillir de tout son corps. Ses « oui » ont une durée étonnamment longue. Ce sont des « ouiiii ! » qui s’achèvent dans l’aigu. Je comprends que l’échange se fera par le prisme de questions fermées. Je lui présente les huit poèmes et lui propose de dire « oui » au poème de son choix. Il dit « oui » pour écouter le bruit de la pluie.

Pendant la lecture, Monsieur C est très concentré. Il conclut l’écoute du poème par un mot que je n’avais pas encore entendu dans sa bouche :

« Biennn ! »

Toujours avec cette manière de faire durer le mot. Un seul mot à la fois. Mais long, puissant et explosif.


Madame D semble prostrée dans son fauteuil. Je relis à ce propos les notes prises par Céline, qui m’accompagne de chambre en chambre, relevant les ressentis qui ont pu être exprimés par les patients mais aussi l’attitude physique, le relâchement du corps, la qualité de l’écoute… Céline a écrit au sujet de Madame D :

« Madame est douloureuse, tendue »

« Madame est douloureuse ». Comme si la douleur était incarnée. « Madame est douloureuse ». Une phrase troublante, étrangement belle. Et juste. Madame D est en effet traversée par la douleur. Une infection urinaire lui brûle le haut des jambes qu’elle agrippe de ses mains. La douleur l’accapare. La brûlure la tord littéralement. Je me demande s’il est pertinent de maintenir la lecture étant donné l’intensité de la douleur. Nous appelons une infirmière qui lui apporte un antalgique. Est-ce que l’écoute du poème lui permettra de se détacher un moment de la douleur ?

Je commence le récit d’une randonnée en montagne. Au bout de quelques mots s’installe un dialogue impromptu entre Madame D et moi. Elle réagit de façon spontanée, en exprimant chacune des pensées qui la traversent, de façon presque désinhibée. Je remarque que ce sont certains mots qui stimulent sa verbalisation. Le poème s’enrichit des digressions et des souvenirs de Madame D. Je joue le jeu qu’elle me propose. Je lui laisse de l’espace, en marquant des silences aux moments où il me semble que Madame D pourrait intervenir. Elle insère ses pensées dans le creux des silences, en fin de vers ou à des endroits surprenants. C’est une expérience déroutante. Et plaisante.

Madame D avance dans le poème, elle chemine avec moi. Par moments, la douleur l’assaille à nouveau. Elle s’éloigne. Je poursuis ma foulée. Elle me rejoint plus tard et entre à nouveau en dialogue. C’est une ascension dans la langue et dans des souvenirs qui ont marqué son corps. J’arrive au sommet. Nous y sommes. Je m’arrête. Elle parle.

« C’est beau. Il y a deux ans, on a fait le tour des lacs. On a respiré le grand air. On a senti l’odeur des vaches, l’odeur des fleurs. Pendant le poème, je me concentrais sur la marche, je me voyais marcher. J’ai respiré et j’ai marché »

Quelque chose, en effet, a marché en Madame D, malgré ce feu qui lui brûlait le ventre.


Je devais intervenir auprès de Madame E mais Madame E veut mourir. Elle le dit d’emblée avec une froide détermination quand nous entrons dans sa chambre. Elle veut mourir. Elle le dit à plusieurs reprises. « Je veux mourir ». Elle ne souhaite pas du tout, alors, entendre un poème. Une interne m’apprendra plus tard que l’équipe médicale envisage de placer Madame E en sédation profonde, c’est-à-dire l’endormir profondément, la sédation pouvant être transitoire ou continue, jusqu’au décès.

J’éprouve une sorte de regret de ne pas avoir pu lire à Madame E un récit qui aurait pu, peut-être, l’extraire un bref instant de ses ruminations morbides. Mais son désir de mort, à cet instant, est omniprésent. Il prend toute la place. On ne peut que l’entendre et je l’entends. C’est ce désir, alors, qui parle en elle. Madame E me demande de la laisser. Je prends congé. Je laisse Madame E avec son désir de mort. Et je repars avec ses mots. Qui résonnent encore.


Madame F est installée dans le jardin, dans un fauteuil disposé à l’ombre. C’est peut-être la chaleur qui a fait choisir à Madame F une balade en bord de mer. Son cou repose sur un coussin. Je m’installe en face d’elle, dans son axe de vision. Pendant la lecture, Madame F semble plus ou moins présente. Elle observe les autres patients installés autour d’elle. Son regard papillonne. Elle est là sans être là.

Après la lecture, Madame H entre en négociation avec un brancardier. Elle voudrait prendre le soleil. C’est peut-être ça qu’elle regardait derrière moi ou qu’elle a entendu dans la balade. Elle se trouve « blanche comme un cachet d’aspirine ». Le brancardier explique à Madame F qu’il ne peut pas la laisser au soleil. Et il tente un tour de passe-passe en lui assurant qu’il sera, rien que pour elle, son « rayon de soleil ». Il sourit et il tend les bras pour figurer les rayons, comme sur les dessins des enfants. Madame F ne lâche pas le morceau. Elle insiste. Elle voudrait prendre le soleil. Le brancardier n’est pas loin de céder. Il appelle un médecin pour vérifier si la demande de Madame F est recevable.  

Les corps peuvent être abîmés, meurtris et épuisés. Il y a encore des désirs qui s’expriment, de toutes les manières possibles. Tenir à la vie, semble-t-il, c’est d’abord tenir ses désirs. C’est s’y tenir et les maintenir autant que possible.


Madame G est malentendante. Je dois lire très fort, ce qui me trouble un peu, n’étant pas habitué à lire ces poèmes de façon aussi projetée. Je cherche à placer ma voix dans un ambitus assez étroit. Je développe une prosodie qui ondule à peine. Je porte mon attention sur la cadence du texte. Je cherche à maintenir une sorte d’ostinato dans le phrasé. J’essaie de lire de la même manière que je pourrais marcher en montagne. En me posant dans le texte. Avec une marche régulière pour ne pas perdre mon souffle. De manière endurante et constante.

« Je marche… Je vais… J’avance… »

Ces mots reviennent souvent dans les poèmes. Ils poussent et sous-tendent les récits. Je m’appuie sur ces verbes d’action. Et j’avance. Je déroule. J’évite de moduler, de faire des embardées. Sauf dans cette chambre où je projette ma voix pour que Madame G puisse entendre les mots. Le poème s’échappe de moi avec une intensité qui tranche avec le profond silence dont parle le poème. Ce silence inouï quand toute la ville est recouverte de neige et que le moindre son semble étouffé. J’essaie de suggérer ce silence dans les creux de ma voix jetée hors de moi.

Je ne suis pas à un paradoxe près : il fait très chaud dehors et je me trouve ici, à Marcher sur la neige.


Monsieur H est installé dans un fauteuil roulant, au seuil de sa chambre. Il choisit une promenade en forêt. Le récit de cette balade est attentif aux sons des feuilles, aux chants des oiseaux, à la vitalité végétale et animale qui anime le bois et l’active. Étonnamment, Monsieur H ne réagit presque pas pendant la lecture. J’ai l’impression qu’il n’est pas là ou que la lecture l’indiffère.

À la fin du poème, il se met à parler. Crescendo. Monsieur H évoque les promenades qu’il aimait faire avec son chien en forêt. Quand il en parle, son regard frétille. Son chien restait toujours à trois mètres de lui. Il allaient ensemble. À la mort de son chien, Monsieur H a encadré une photo de l’animal. Et il a installé le cadre près de l’entrée, juste au-dessus des clés. D’ici : « Il garde la maison ». Monsieur H parle aussi des oiseaux, tous les oiseaux. Il parle des heures qu’il a passé à observer les oiseaux et écouter leurs chants. Il dit qu’ils parlent. Pour lui, les oiseaux parlent. Leurs chants se répondent. Ils discutent.

Et il les imitent. Monsieur H siffle dans sa chambre. Il nous parle en oiseau.

Avant de partir, Céline dispose Monsieur E en face d’une baie vitrée qui donne sur un champ où des oiseaux sautillent. Monsieur E va pouvoir continuer à observer les oiseaux. Et parler avec eux.

Julien Bucci (juin 2021) – Les photos sont de Céline Monnet

INTRODUCTION AUX BALADES

Je pose sur le côté
Tout le poids de mon corps

Je dépose un instant
Ici
Ce qui me pèse
Et m’alourdit

À présent
Je vais
D’un mot
Aller
Me balader

Au vert
Au vent
Dans l’eau
Et dans l’instant

Je prends le mot
AZUR
Et déjà
Un nuage
M’annonce
L’imminence
D’un voyage

Je prends le mot
MONTAGNE
Et déjà
Le sentier
Dévale
Il se lance
En lacets

Vers moi

J’entends le mot
Et je ferme les yeux
Ou je les laisse ouverts

Je prends
Je vais
Je porte
Mon regard


À l’intérieur

Ou loin
Devant
Là où je veux

Aller

Au vert
Au vent
Dans l’eau
Et dans l’instant

Julien Bucci (juin 2021)